Ahmed HANIFI

 

 

6_ LE CHOC DES OMBRES

Octobre 2017 – 300 pages

 

« Ce mardi à 7 h 12 le jingle de La chronique de Charly cinglera comme un coup de fouet. Charly n’y est pas encore. En ce moment il est assis devant la grande vitre qui le sépare du technicien et attend le signal. Il apporte une dernière retouche, modifie quelques termes de son intervention en dégustant son café-mousse. Dans quelques minutes ce sera à lui. Il parlera. Il frappera fort. Très fort. Ce sera juste après la pub lorsque le technicien pointera un doigt en sa direction. Dans deux ou trois minutes. Les débats sur l’identité nationale qui secouent la France depuis quelque temps ne le satisfont pas du tout. Il les trouve timorés, comme verrouillés. Il est convaincu que la parole est encore bridée. « On fait encore beaucoup dans le politiquement correct, dit-il souvent, dans l’autocensure ». La nuit écoulée fut quelque peu agitée. Il s’était redressé sur son lit — c’était la seconde fois —, tâta la table de chevet à la recherche de l’interrupteur pour allumer la lampe à poser. Il tendit la main pour prendre la feuille sur laquelle il avait couché son intervention. Il parcourut le passage qui lui apparut imprécis, qui ne lui convenait pas tout à fait. Il en corrigea quelques phrases telles qu’elles lui furent suggérées dans son rêve, puis il se rendormit. Maintenant — alors qu’il est sur le point d’intervenir en direct sur les ondes —, il lui semble que le rêve qui l’enveloppa cette nuit d’une certaine manière l’encouragea. Il était venu lui tendre la main. Lui dire combien il a raison. C’est pourquoi il biffa plusieurs segments de phrases pour les remplacer par d’autres, plus directs, plus forts, suggérés par l’obscurité de sa nuit. Il lui fallait traduire au plus juste sa pensée. Ne pas prendre des chemins de traverse. Dire ce qui l’habite au plus profond. Le jingle va retentir dans une minute. « De toutes les façons les auditeurs connaissent mes positions », se rassure-t-il. Ce sont probablement les mêmes qui le regardent à la télévision où il est assez fréquemment invité par des présentateurs amis, comme en échange de bons procédés, car lui aussi invite des animateurs à son émission du vendredi soir qui à leur tour le sollicitent. Ils s’invitent les uns les autres, ils vont d’un studio à un autre, radio et télé confondues (mais aussi d’un restaurant à un autre, d’une soirée à une autre) : Charly fut invité chez Ruquier, puis chez Arthur, chez Ardisson… des Enfants de la télé à Tout le monde en parle, et à On va s’gêner… Charly est présenté comme étant aussi « un spécialiste du monde arabe et du Moyen-Orient ». Lui à son tour, de nouveau, leur offre les micros de son émission et leur attribue des titres ronflants. Et ils portent presque tous, mais cela n’est point surprenant, les mêmes lunettes, les mêmes vestes, affichent les mêmes tics physiques et manies langagières. Ils se congratulent les uns les autres, pourquoi se gêner en effet. Et les félicitations tournent en boucle comme un film de série B qu’on s’arrache, parce que pas cher et facilement accessible, c’est-à-dire superficiel. Et c’est ce qui emporte une large adhésion. « Quoi qu’il en soit les auditeurs me soutiennent ». Charly reçoit régulièrement des corbeilles entières pleines, des kilos, de lettres d’encouragement. Il se perçoit lui-même comme un boxeur sur un ring adulé par les trois quarts de l’assistance et cela suffit à le rendre très optimiste. Il est même heureux et quelque peu surpris de constater que la mayonnaise prend si facilement. Le jingle va retentir. Il prend les deux ou trois dernières notes, porte de nouveau la tasse de cappuccino à ses lèvres, regarde à travers la vitre du studio le doigt qui est pointé vers lui. Avec sa main gauche, il balaie de haut en bas sa chemise jaune cintrée, quelque souillure trop visible. Charly grimace, car à la seconde même où il s’apprête à entamer son texte, des images de Beyrouth en feu assiègent son esprit. Il avait trente et un ans et le courage aveugle et sans concession de ses armes à soustraire, liquider, effacer. Il sort un kleenex pour s’éponger le front, le cou, ajuste ses talons sur le repose-pieds de son siège assis debout, cale son fessier, gargouille sous le menton juste avant l’ouverture du micro, le visage cramoisi jusqu’aux oreilles. De rage ou de peur. Pas de honte, non. De rares reproches d’auditeurs mentionnèrent qu’il l’avait depuis longtemps bue. Il se racle la gorge alors qu’il reçoit une directive dans l’oreillette, que le jingle s’évanouit. Une lumière rouge au-dessus de la vitre du studio clignote et la main du technicien se tend vers lui :

 

« Bonjour à tous. Aujourd’hui ‘‘Le Grand remplacement’’. Depuis une trentaine d’années, notre pays est entré en décadence. Notre grand roman national est déconstruit, mis à terre. Nous sommes inondés par une sous-culture généralisée. La France se défrancise. La belle langue française, langue de civilisation, langue des Lumières est dégradée, paupérisée, violentée, abâtardie, créolisée, décomposée. » La voix de Charly est posée, plate, presque uniforme. Il continue « écoutez comment les jeunes des cités la méprisent, palabrant dans un langage impur, un charabia maghrébin–africain, enfermés dans des tours d’ivoire communautaristes… » L’instant d’un battement de cils Charly revoit son père Gaston agiter la main, ‘‘n’oublie jamais mon fils, zakhor, zakhor…’’ lui répète-t-il en lui tendant L’Écho d’Oran, ‘‘ils étaient six Arabes, regarde c’est écrit là, Mokhamed Lakrim, Khamed Amrani, Ali…’’ les noms défilent. Gaston et Mimoun son père, qui l’accompagnait au collège, ‘‘ont été agressés par six Arabes à hauteur du boulevard Sébastopol non loin de la Grande synagogue.’’ Charly se souvient encore des six noms qu’il avait soigneusement recopiés sur une feuille de cahier qu’il scotcha au bas de l’article du journal. ‘‘Six Arabes…’’ Un battement de cils. Derrière la vitre du studio, un doigt est pointé sur lui et cette lumière rouge qui clignote : « Il faut déchoir de la nationalité tous ces banlieusards, toute cette racaille tous ces délinquants qui n’ont pas été et ne sont toujours pas loyaux vis-à-vis de notre passé, de notre pays qui les accueille. Il faut dire et répéter l’échec de l’intégration. Les Mohamed, les Fatimatou, quelque chose, ne peuvent pas être français. Continuer à s’appeler Mohamed ou Fatimatou à la troisième ou quatrième génération c’est refuser nos valeurs, c’est refuser l’assimilation à l’essence française. »

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5_ DEBACLES

nov 2016 – 72 pages

L’automne déjà ?

Désormais mon soleil rafraîchit son visage à l’eau de mer. Qu’il est loin le chant du coq…celui-là même qui m’a ouvert au monde et m’y a mis. Les saisons dansaient autour de mes insouciances, et mes rêves insensés froissaient les cloisons jusqu’aux plus sophistiquées. ‘‘Larguez les amarres !’’ s’exclamaient les marins des mers et des océans aux hommes arrimés à leurs certitudes, servitudes. À leurs misères.

Je les ai bien écoutés et le moment propice un jour, alors que le printemps de nouveau parsemait ses robes versicolores et emplissait nos îlots de ses effluves enivrants, j’ai attendu que l’obscurité s’installe pour envelopper l’amertume, le conformisme et tous les ismes et umes à ma portée – ils ont longtemps brûlé le sel de mon corps à mon corps défendant – dans un manteau que j’ai mis en bière et jeté par-dessus bord, pas comme une bouteille qui dit autre chose, qui crie ‘‘j’arrive !’’ mais pour m’en délester définitivement. J’avais vingt ans, mon éternité tenaillait tous les enfers. La veille j’avais craché sur les poids et mesures de la Balance et toutes les lâchetés. Adieu aussi aux amitiés asséchées, décharnées ! ‘‘A nous deux liberté !’’ (etc.)

ET:

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Également ici:

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4_ SUR LES TRACES DE LA PETITE MOSQUÉE DES INUITS

mar 2016 – 70 pages

3_ AUBUSCULE

oct 2014 _ 64 pages

 

2_ LA PETITE MOSQUÉE DES INUITS ET AUTRES CONFETTIS

1_ L’ARABE DANS LES ÉCRITS D’ALBERT CAMUS (essai)

2014, réédition en juin 2016 – 92 pages

 

Lire:

Cliquer ici pour lire un article de Ali CHIBANI à propos de cet ouvrage