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À PARAÎTRE EN SEPTEMBRE 2018

… le texte que vous vous apprêtez à lire est le maillage, tendu, de deux entités qu’enveloppe une seule langue, la sienne, à celui qui tisse ces lignes et que l’on nomme, communément ou commodément, l’auteur ; moi, personnage, je n’ai pas d’existence propre, si ce n’est au travers de sa langue, à lui,

… l’entité qui m’écrit est en quelque sorte un moi, tout en étant mon autre, l’autre de moi-même, au fil des lignes que vous allez recomposer, la tension se rompra, libérant ma voix, pas tout à fait dégagée de l’enveloppement de l’autre ; l’auteur. Mon travail est pourtant permanent, sous-jacent, il y aura ce jeintermittent,

… l’auteur qui nous a conçus moi et mon histoire, une histoire et un moi travaillés et retravaillés, il nous a tant de fois agencés et réagencés dans sa langue, et en ces répétitions langagières de s’inscrire en mon être et mon histoire des nuances d’abord légères, à mesure des réécritures, des ratures et des refontes, mon moi, et donc mon histoire, s’altérait, non content de ces mutations qu’il opérait, il y avait également des pans de mon vécu que d’un coup il abrogeait,

… voyant mon histoire, ma vie hoqueter de la sorte, il y avait cette angoisse de perdre ces moi qui ont jalonné le cheminement de ma naissance, ce moi justement que vous vous apprêtez à découvrir, qui n’est pas un achèvement, mais simplement un moi de plus, parallèle aux autres. Ces êtres autres, qui eux aussi ne sont pas moi, j’ai recueilli leur essence langagière et l’ai portée à cette adresse : orance.ro, et dans le texte, viendront ces instants de vie parallèle, où mon moi, de par sa nuance, s’engagera dans un cheminement propre qu’échouent à recouper les feuilles, apparaîtra dès lors ce signe ; µ, reportez-vous y, si la curiosité vous le permet : orance.ro, embarquement vers les voies parallèles,

en attendant, je vous laisse dans les mots de l’autre

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le jeune homme erre parmi la mouvance perpétuelle, émulation d’un marché quotidien, la Bastille, son flux continu, des pas, tout autour de lui, qui s’esquissent, cabas bourrés de denrées hétéroclites, leur mouvement de balancier, cabas aux formes vaguement traditionnelles, tressés de plastique multicolore, les éviter, avancer, sol cartons-boueux où couinent ses semelles, tandis qu’à son bras, bringuebalent des sacs plastiques dont les poignées pendent et saluent les badauds au rythme de ses pas, leur texture, à ses sacs, fine et quasi translucide, teintée de bleu ou de gris, index et pouce en ripent la surface, délient l’un de ces sacs, l’extirpant à ses congénères, et dans sa main, à lui, toute tendue en haut, le sac de virevolter, le jeune homme de crier ; boursette-boursette, boursette-boursette, souffle binaire, celui de ses pas, on ne sait trop qui accompagne qui, qui cadence l’autre, et dans cette rue, quoi ? quelques mètres de largeur, étrécie par les bâtiments, leur hauteur, façades noircies de suie, deux rangées que rongent les trottoirs, enfilades d’étals montés bien avant lui, bien avant sa naissance, depuis des décennies, ils sont là, les étals, leur constitution sommaire, dépiauter quelques planchettes, les remiser parmi les denrées, sur ces planches, bois pourri, soutenu par des tréteaux qui vacillent au moindre frôlement, et dans cette rue donc où l’on se masse, surtout à cette heure, quelle heure ? lui qui jette des œillades, délicates, à sa montre toute nappée de plastique, épais, noir, dix-neuf, non pas tout à fait dix-neuf heures, un peu plus de dix heures d’activité, la routine quoi, ç’avait commencé, réveil, sept heures du matin, s’apprêter, lui, ses habits, préparer ses affaires, mère absente, ce ménage à exécuter par les bureaux aux néons déserts ; cuisine aseptisée de l’appartement, silence du carrelage branlant, ce lait chocolaté tout prêt, tiédi par l’attente, servi dans son mug favori, et sur la table dallée, toucher lisse et froid, carrelage épais, et ces lignes, ciment blanc qui les joint, granuleux quasi pulvérulent, on y passe un doigt et les particules, fines de s’accrocher, il y a cette motte non pas de beurre, mais de margarine, Label, ce mot qui en son esprit resterait, à jamais, lié au pain rassi, au couteau cranté, aux sillons, larges, imprimés sur la surface jaunâtre, et à ses bandelettes qui se dessineraient, il délaisse tout ça, s’empare du mug fétiche, tout diapré d’animaux bariolés, arche de Noé, il y trempe même un doigt, pendule, toujours sept heures, ce mouvement, à peine perceptible de la grande aiguille, et par l’appartement, assez grand, quatre-vingts mètres carrés tout de même, quatre pièces, il sinue dans ce couloir austère, dix mètres ? un peu moins, seules deux commodes s’y dressent, le chauffage essentiel, le carrelage surtout, noir orangé, stylisé de fêlures, des portes aussi, partout des portes, sept en tout, une seule à double battant qu’il pousse, délicat, et il se terre au séjour, jambes croisées sur le tapis rêche, recroquevillé, qu’il est, à deux mètres du téléviseur, marque allemande ancienne Grunding, datant d’avant la télécommande, cet embarras d’abord, s’être posé sans allumer, mais le voici qui allonge le bras, ce doigt tendu vers le bouton rugueux, dénué de courbes, il s’y écorche parfois, pas d’ergonomie en ces temps, téléviseur allumé, dessins animés qu’il mire, lait chocolaté absorbé, augmenter le volume afin que les sons lui parviennent jusqu’aux toilettes où, assis, la porte bien ouverte, cet angle ; ne pas quitter l’écran depuis la petite pièce, et ces paroles, ces musiques ineptes, elles le suivent jusqu’à la salle de bains se mêlant au ruissellement fluet, discret, pénurie d’eau, se laver à l’aide de petites bassines, plastique épais, s’habiller devant le téléviseur, au moment où les dessins animés qu’il adule débutent et, le voici parti, cartable harnaché, collège à quelques pas de l’appartement familial, il y passe des heures mornes, matières qui s’enchaînent, ronrons qui alternent de grain de voix en grain de voix, juste des nuances, pas de changement réel, il y passe sa journée donc, arrimé aux bancs, là-bas tout derrière, scrutant les sonneries successives qui le mènent jusqu’à midi d’abord, ne jamais envisager l’épreuve de la journée dans sa globalité, procéder par étape ; la matinée en premier, revenir à midi, manger, ragoût quotidien qui l’attend, bouillon aux teintes marron, pommes de terre pulvérulentes, pois chiches, leurs moulures, parfois quelques haricots qui s’allongent, creusés de cratères, ce retour ensuite, rapide, école, à l’instant où, par les haut-parleurs juchés au faîte de la ville, essaime la litanie quotidienne, de ces chants langoureux, on se remettait en place, salles laissées, un temps, vides, ce recoin-là derrière, tout derrière, il s’y nichait, jusque-là, jusqu’à errer par la rue de la Bastille, sa foule, après avoir troqué son cartable contre le paquet de sachets en plastique, rouleau épais qu’il émiettait contre une piécette ou deux et, tandis que les loupiotes, celles des lampadaires dominant le marché à ciel ouvert, s’illuminaient, la foule agglutinée là, progressive, se désagrégeait, journée seconde qui s’achevait, lui de cheminer vers ce troquet là-bas, rue perpendiculaire à celle de la Bastille, parmi les tables granulées de miettes, celles des sandwichs successifs, il se nichait tout au fond de l’établissement et, parant à toute rapine, dissimulé derrière les pilastres, établissait une comptabilité hâtive, se réservant quelques pièces, pour lui ; le gros irait à son ubiquiste de mère…

Ahmed SLAMA