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Juillet 2018

À travers la mer_  158 pages

 

 

Six heures moins trois, le jour se lève à peine.

Tout le monde dort encore à chaque étage, derrière chaque porte, dans chaque lit du 18 de la rue Duguay-Trouin. Elle ne l’ignore pas. À six heures moins trois, elle sort de chez elle en prenant soin d’appliquer un simple tour à la clef de la serrure.

Six heures moins trois. Son appartement est au cinquième. Tout en haut. Le plus haut : deux anciennes chambres de bonnes, assemblées en un deux-pièces, par un plombier dadaïste inaugurant la mode de la douche entre la gazinière et le frigo, et imaginant qu’un système de chauffage serait superflu dans une région connue autant pour son crachin que l’humidité de son climat. Quand elle fait tourner la clef et que sa porte s’en trouve bloquée, elle écoute les bruits qui montent jusqu’à elle. Seul un ronronnement émanant de la ville envahit l’espace de la cage d’escalier. Mais rien du dedans. Si les rues doucement se réveillent, ses ports, puisque le commerce côtoie la guerre en toute sérénité, continuent sans cesse de s’activer dans une lumière lunaire entre rouille et poussière.

Il est six heures moins trois.

Trois minutes exactement pour descendre les cinq étages par le vieil escalier vide et fatigué.

Trois minutes de chute et d’abandon, de culpabilité et de regret ; un temps infini de cent quatre-vingts secondes de révolte, quand chaque matin, à l’heure où tous les autres dorment encore, elle dégringole les cinq étages en fredonnant tristement « les filles de Lorient », une vieille chanson de marins, apprise par hasard de son père.

 

Ce sont les filles de Lorient, jolies

Ce sont les filles de Lorient

Mon Dieu qu’elles sont jolies, non là

Mon Dieu qu’elles sont jolies…